Eugène Morel, prophète en son pays [1] : acteur influent sur l’évolution des bibliothèques françaises, Eugène Morel est également un écrivain et un homme de théâtre. Toute sa vie, il défend la lecture et son importance pour tous les citoyens, lui qui écrit : "Lire, c’est faire acte d’homme libre" [2]
1869 : Naissance à Meudon.
1879-1885 : Etude d’un surdoué en littérature, langue et philosophie au lycée Charlemagne.
1886 : Obtention du baccalauréat. E. Morel publie sa première œuvre : Ignorance acquise.
1886-1889 : Etude de droit. E. Morel veut alors devenir avocat et commence une carrière en ce sens.
1890 : Il rencontre à Amiens, où il fait son service militaire, Jules Verne, boudé par les littérateurs de l’époque et à qui il voue une grande admiration. Cela lui donne le ressort pour publier des poèmes ou des textes au Mercure de France ou pour la Revue Blanche.
1892 : Il renonce au droit et entre à la Bibliothèque nationale comme attaché payé à la journée et commence à découvrir la lourde hiérarchie de cette institution. Il est chargé de la préparation du catalogue des imprimés.
1895 : Un voyage en Angleterre, puis aux Etats-Unis, beaucoup plus tard, lui permet de découvrir l’organisation fonctionnelle des bibliothèques anglo-saxonnes, les London free libraires. Il s’engage alors dans la rédaction d’un document dans lequel il analyse sans pitié toutes les faiblesses et failles des bibliothèques françaises, mais aussi dans lequel il décrit un plan d’action pour les dynamiser et leur donner leur vrai rôle de service public.
1906 : Il participe à la fondation de l’Association des bibliothécaires français.
1908 : Il publie le résultat de son travail Bibliothèques : essai sur le développement des bibliothèques publiques (deux volumes) qu’il présente comme un ouvrage « écrit pour ceux qui ignorent, décident, votent et subventionnent… Il est écrit aussi pour le public qui utilise ou pourrait utiliser les bibliothèques, pour le citoyen concerné par toutes les institutions publiques de son pays. Les professionnels peuvent donc dédaigner le livre » [2].
1910 : Publication de La Librairie publique, résumé du précédent ouvrage dans lequel il préfigure le développement des bibliothèques publiques du XXe siècle. Mais dans lequel il regrette surtout que le terme de bibliothèque ait remplacé celui de library. « Ce fut certes un grand ennemi des livres que celui qui remplaça le vieux mot de librairie par le mot bibliothèque » [3].
1911 : Il introduit en France la Decimal Classification dans la bibliothèque de Levallois-Perret où il travaille et soutient la création de la bibliothèque parisienne L’Heure Joyeuse, bibliothèque pour enfants.
1911- 1913 : Il entreprend un cycle de conférences pour dire ce que doit être une bibliothèque moderne que l’on peut considérer comme un des premiers enseignements de bibliothéconomie et de documentologie.
1917 : Très critique vis-à-vis du dépôt légal, E. Morel en propose une refonte et publie en ce sens deux ouvrages : Le Dépôt légal, étude et projet de loi, puis en 1925, La loi sur le dépôt légal. A la lecture de ces textes, on peut considérer que E. Morel est le père des actuels creative commons.
1918 : Il préside l’ABF.
1929 : Il rejoint le Bureau bibliographique de Paris, alors présidé par le général Sebert. Le BBP devient le Bureau Bibliographique de France ou BBF
1930 : Il prend la présidence du BBF.
1934 : Décès soudain de ce bibliothécaire auquel d’autres bibliothécaires rendent un hommage sincère. Les de Grolier, en particulier, qui situent son héritage intellectuel en discernant deux époques : « celle d’avant Morel où les intérêts des sciences non historiques étaient sacrifiés, et, plus encore, ceux du grand public : et celle d’après, où un mouvement voit le jour en faveur de la bibliothèque publique et de la documentation » [4].
Dans les années 30, les bibliothèques sont des lieux inaccessibles au commun des mortels. On y a accès sur autorisation. Toute sa vie, E. Morel défend la libéralisation de la lecture à travers l’ouverture des collections à la documentation pratique et l’accès libre au document pour tous. C’est pourquoi il déclare la nécessité de doter le pays de bibliothèques qu’il décrit en terme de services de documentation pour la diversité des documents offerts où tous les citoyens peuvent venir se distraire, se documenter ou se former.
C’est dans ce même état d’esprit qu’il critique le dépôt légal, source d’encombrement mais aussi obstacle à la libre circulation des documents.
Le bureau bibliographique apparaît comme l’instrument privilégié du savoir dispensé par les bibliothèques. « Il est tout à fait dans le rôle de l’Etat éducateur, et dans le rôle d’une bibliothèque d’Etat conservant tous les livres français d’avoir un tel service. La science bibliographique répond seule à cette question-ci : « S’assurer de l’état de la science sur un sujet. Savoir ce qui a été fait, connaître ce qui est connu, étudier un sujet jusqu’à fond, fixer le point à partir duquel on cesse de refaire le travail des autres, et où l’on commence vraiment à augmenter le savoir humain. Or ce rôle-là est le plus grand rôle des bibliothèques, et tous les autres ne sont que des chemins pour y arriver. C’est la conclusion même de la science bibliographique »[2]. Eugène Morel ne décrit-il pas ici superbement le rôle de la bibliométrie, de la documentation, de la mutualisation et de la veille ?
Les bibliophiles font beaucoup de mal. « Ce sont eux qui font tout le mal et momifient les livres ! » E. Morel est bibliophile mais il se rebelle contre ceux qui font du livre un objet d’art ou sacré qu’on peut regarder mais surtout pas toucher, voire lire ! Ils figent le livre dans sa beauté ou sa rareté. Ils font beaucoup de tort car ils entraînent à penser que le livre n’appartient qu’à une seule classe sociale et n’a qu’un seul usage. « On ne sait pas le tort que le goût des vieux livres fait au culte des livres. Parce que cette amusette est richement dotée et délasse des gens fort sérieux, on croit qu’elle confère une sorte de divinité à ce qu’on ne lit plus … Nous pensons aussi qu’en répandant le goût des livres, par le moyen même des bibliothèques publiques, nous faisons plus pour la bibliophilie, pour le beau livre, qu’en nous couchant en travers des portes pour empêcher de voir les trésors de nos musées » [2]. Car le livre est un objet vivant. Il a des images, des couleurs. Il doit vivre et donc circuler jusqu’à usure totale. En lisant certaines pages, le lecteur de 2009, peut penser qu’Eugène Morel est le véritable père du « book-crossing » [voir Bibliothèque nomade et Vol, usure et lecture].
E.Morel en fait un portrait sévère quand il cherche à rénover la profession. Il décrit le bibliothécaire comme un non professionnel, sans connaissance technique particulière et peu soucieux des lecteurs. C’est d’abord un érudit, très attaché à l’avancement de ses travaux personnels et de sa seule carrière ! D’un ton ironique, il commence par les saluer : « Oui, le corps des bibliothécaires français est honorable, il est savant, il est archéologique… J’ai tellement entendu de douceurs dans le monde féroce des bibliothécaires qu’il m’a semblé souvent que si ces bénisseurs aigres, ces monomanes de l’avancement, ces académiques congratulateurs « se flanquaient une peignée », un grand pas serait fait vers la conciliation » [2].
Les bibliothèques sont des institutions incontournables dans la construction des Etats libres et démocratiques. « Les bibliothèques libres sont la seule instruction convenant à des hommes libres » [2]. Or dans son ouvrage phare, Eugène Morel constate : « Nous avons à démontrer que ni à Paris, ni en France, nous n’avons vraiment de bibliothèques ». Il souligne le piteux état de la Bibliothèque nationale « étouffée par l’excès de ses richesses », qui conserve trop de livres morts et pas assez de livres utiles, maintient, via un personnel mal formé, un catalogue ruineux et inefficace. Les autres bibliothèques françaises ne vont guère mieux qui sont dans un « état misérable » quand les bibliothèques publiques souffrent d’importantes carences. «Jamais le bas de laine n’a été plus rempli », déclare-t-il dans La Librairie publique pour signifier la richesse de l’épargne française comparée au développement très pauvre des bibliothèques publiques à la fin du XIXème siècle. Pourquoi ? Parce que les bibliothèques se sont métamorphosées en « catacombes, nécropoles »… qui expulsent le public et interdisent l’accès à des livres qui ne sont plus lus [5].
Au contraire de la pauvreté et de la rareté des bibliothèques publiques françaises, ces pays animent de nombreuses bibliothèques. Dans les bibliothèques françaises, le public est toujours déçu : « Il ne trouve rien de ce qui l’intéresse, de ce qui est utile, amusant, facile, libre, mais l’austère universitaire et le rébarbatif administratif ». Mais non, ajoute-t-il, une bibliothèque c’est très gai, et c’est clair… A Boston on y joint des salles de billard. Ici l’on peut fumer, là il y a un jardin… . « En Amérique, en Angleterre, il est peu de petites villes de 4000 habitants qui n’offrent à tout venant une maison confortable, parfois luxueuse, ouverte à tous de 9 du matin à 10 heures du soir, où l’on peut lire ou emprunter des livres, et où l’on trouve les journaux… » [2]. On imagine avec quel effarement ces lignes ont été lues par des bibliothécaires enfermés dans leur dignité où le journal est considéré comme un non document !
Etre employé par cette bibliothèque n’empêche pas E. Morel de la considérer dans sa complète inutilité. Il la prend même pour base pour montrer tout ce qu’il ne faut pas qu’une bibliothèque soit ; en particulier détourner, voire dégoûter son public ! « S’il y a un établissement où le public devrait aller le moins possible, c’est bien celui-là. Son rôle de conserver pour les siècles futurs un exemplaire de nos éphémères productions, de garder pieusement des trésors uniques, n’a rien à voir avec les communications rapides, le prêt à domicile, l’envoi en province, la vie intense d’une bibliothèque moderne » [2].
E. Morel rejoint de nombreux pionniers de la documentation en misant sur les possibilités technologiques de délocaliser les documents et donc de pouvoir les diffuser sans obstacles (ou presque) à tous. « Avec la poste, les autos et le téléphone, les bibliothèques n’ont plus à être des catacombes avec ces salles annexes où, pourvus de geôliers, des gens sérieux sont admis à se mettre en classe. Les bibliothèques ne seront plus des monuments, mais des agences. Les livres alors seront peut-être dans les faubourgs ou la banlieue… Et le jour viendra peut-être où les livres nomades, allant et venant là où un lecteur les appelle, n’auront plus d’adresse fixe… Le développement de la poste, du téléphone, et de la propriété publique ont changé toutes les conditions des bibliothèques » [2] [Voir Fonds documentaire et Nouvelles technologies].
« La création de vraies bibliothèques publiques est une matière presque nouvelle, puisqu’en France on ne sait pas ce que c’est. Le public ne le sait pas, et les bibliothécaires ne le savent pas non plus ».
Elles jouent pourtant un rôle important et doivent être construites sur le modèle anglo-saxon, c’est-à-dire pour le service public et tous les publics. Conçues pour permettre le libre accès aux collections acquises en fonction d’une étude préalable des publics, ces bibliothèques ont un rôle social essentiel. Dans cette perspective, elles doivent fonctionner avec l’école obligatoire, libre et neutre. Ensemble, elles représentent « un couple de force au service de tous les citoyens » [1] Cependant elles impliquent un préalable « indispensable : la prise de conscience des citoyens, de l’Etat, des municipalités et des professionnels [3]. On voit la modernité des idées de Morel et l’on comprend bien que son biographe ait pu le désigner comme un prophète !
« Le rôle, le vrai rôle d’une bibliothèque, n’est assuré que par une de nos institutions : les cafés », écrit de façon un peu provocante Morel. Mais il explique très vite pourquoi : les cafés sont des lieux conviviaux, où l’on peut lire le journal, obtenir des renseignements sur des itinéraires… « C’est encore au café qu’on trouve les journaux, les revues, le Bottin et les indicateurs… ». C’est dire qu’ils assument une partie des missions qui doivent revenir ou être partagées par les bibliothèques, à condition que celles-ci deviennent des lieux vivants, ouverts sur des documents autres que le LIVRE. C’est ce que l’on trouve pourtant dans les bibliothèques étrangères : anglo-saxonnes, allemandes… « On y trouve tout ce qui intéresse le touriste, le commerçant, le poète, l’industriel, l’artiste, l’ouvrier, les enfants et les électeurs ».
Membre du BBF, E. Morel fait partie des rares bibliothécaires français qui ont compris l’intérêt d’une classification contre un classement. Il se heurte à une grande résistance de la part de deux communautés d’acteurs. Ce sont d’abord les scientifiques. Ils comprennent l’intérêt de la classification en général mais se détournent de l’universalité de la DC ou de la CDU pour élaborer des classifications spécialisées adaptées à leur besoin. Ce sont ensuite les bibliothécaires, parmi lesquels Léopold Delisle, alors administrateur général de la Bibliothèque nationale, qui évoquent des obstacles d’ordre épistémologique et ne comprennent pas l’intérêt du libre accès que permet l’adoption d’un système classificatoire dans une bibliothèque ! « Oui, les bibliothécaires ont ignoré avec trop d’assiduité quel parti ils pouvaient tirer des systèmes de classement, et cela, qu’il s’agisse de vulgarisation, de science pure, de science sociale, appliquée ou de commerce… Le temps est loin où M. La Fontaine qui nous le racontait à Zurich, était allé voir M. Léopold Delisle qui, je cite ses paroles, était un grand bibliothécaire et, lui parlant de bibliographie, eut cette réponse : « A quoi bon ! Le public n’a pas à consulter de bibliographies. C’est à nous, bibliothécaires, à le renseigner… » [6]
Enfin, il y a ceux qui comme E. Morel adopte le schéma de base et l’adapte à leurs besoins.
« Je n’ai pas l’intention de traiter cette question de classification décimale dont on m’a accusé d’être un fanatique, parce que je l’ai essayée une fois, ce qui me vaut une excommunication du général Sebert, pour l’application vicieuse que j’en avais faite. ».
Eugène Morel reconnaît les grands défauts de la DC mais il voit aussi les qualités, au premier rang desquels il place l’intérêt pédagogique. « La classification, et particulièrement la décimale réduite à quelques chiffres, a une valeur éducative réelle, que les primaires et les enfants comprennent vite, l’appliquent, que dis-je, cherchent et rangent ainsi les livres avec plaisir, et voilà pour l’accès libre aux rayons ». [6]. Pour cela, il publie en 1925 une sorte de guide intitulé Cadre et index de classement décimal réduit à trois chiffres.
En 1930, Eugène Morel assiste à un congrès organisé à Zurich par l’Institut international de bibliographie (IIB), créé par Paul Otlet et qui deviendra beaucoup plus tard la Fédération internationale de documentation (FID). Comparant le mot documentation à celui de bibliographie, E. Morel écrit : « Le mot documentation est tout aussi long et aussi laid ». Ce mot a été proposé par Paul Otlet. « La bibliographie n’est rien qu’un moyen. La documentation est le but et la bibliographie n’a de valeur qu’en vertu d’elle… Livre, article de revue, de journal, qu’importe ? Téléphonez, radiographiez, c’est de même. Sur papier pur fil ou sans fil, c’est de même. Peut-être certains penseront que ceci ne regarde plus les bibliothèques ? Je constate simplement que des forces puissantes, notamment dans l’industrie, créent actuellement à grand prix des organes d’informations techniques dont ils sentent la nécessité. Les bibliothèques ont-elles intérêt à être ces organes, ou à les laisser se créer en dehors d’elles ? Chacun dans son domaine peut se poser cette question.» [6]. Dans de nombreux pays, les bibliothèques ont répondu « présentes ». En France, le métier de documentaliste se développe et avec lui, le service de documentation. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, au contraire, se développent les bibliothèques qui ajoutent à leurs missions, les missions documentaires telles que les ont décrites leurs fondateurs.
Cette école place ses diplômés dans des bibliothèques. Ce qui ne plait pas aux bibliothécaires et à E. Morel qui les accuse de confondre livres et archives, bibliothéconomie et archivistique. « L’école des Chartes n’a bien entendu absolument aucun droit de fournir des bibliothécaires que n’importe quelle autre école… Elle peut, comme tout autre, en fournir d’excellents, s’ils veulent prendre la peine d’apprendre les classifications scientifiques modernes, et ce qu’il faut de comptabilité, de reliure, de commerce… Il n’est pas bon que le recrutement s’opère avec uniformité et qu’on laisse aux historiens et archivistes-paléographes en particulier, des voix prépondérantes dans l’administration des bibliothèques de France. La stagnation de celle-ci est trop évidente pour qu’on épilogue là-dessus. Il faut un personnel neuf. Deux spécialistes se sont jusqu’ici presque exclusivement disputé les bibliothèques : la littérature et l’histoire. En ouvrant aux hommes - aux autres - des bibliothèques générales, il faudrait surtout chercher à varier un peu les compétences et les influences. » [3]
Nommée par ses détracteurs école des chartes du Far-West, cette dernière, fondée par miss Sarah Bogle, professeur à l’Ecole des bibliothécaires Carnegie de Pittsburgh, représente un pari pris par un certain nombre de membres du BBF (parmi lesquels Gabriel Henriot) pour réussir la formation des bibliothécaires français. Toute bibliothèque doit fonctionner avec des personnels ayant acquis les compétences techniques et professionnelles pour sa bonne tenue. Eugène Morel, ardent défenseur de la formation de personnel qualifié, est recruté comme enseignant multidisciplinaire puisqu’il est chargé des initiations aux sciences, aux sciences sociales, au droit afin de constituer des rudiments de bibliothéconomie générale et spécialisée. (Pour la petite histoire, notons que cette école financée largement par les Américains, ne plait pas à tout le monde et après six ans d’activité, ferme ses portes. Mais elle a eu sur les bibliothèques françaises une importante action).
Eugène Morel défend l’idée que ceux qui se préoccupent des fonds ont des mentalités et des comportements d’archivistes. Au contraire, ceux qui se préoccupent de la lecture et de leurs lecteurs ont le souci des flux au détriment des fonds. Ce que veulent les lecteurs ce sont des fonds sans cesse renouvelés et actualisés. Il importe donc d’acquérir les compétences d’un gestionnaire plus que d’un archiviste. « Il n’y a nul besoin de s’occuper d’un fonds, de chercher beaucoup de livres… Il faut de la place, une bâtisse commode, claire et gaie, dans un lieu fréquenté, et de bons crédits annuels » [2]. E. Morel ne perd jamais l’occasion de souligner l’importance de la fonction communication contre la fonction conservation dans les bibliothèques de demain. Ceux qui parlent aujourd’hui de médiation ou d’accompagnement l’ont-ils enfin compris ?
« Le problème des bibliothèques, c’est celui de l’instruction d’un peuple, l’instruction après l’école, la plus importante. Lire c’est faire acte d’homme libre. ». Les enseignants documentalistes ne peuvent qu’être d’accord avec les déclarations de Morel sur l’autodidaxie ou l’autonomie acquise grâce à la lecture des documents. « Une seule instruction vaut : celle qu’on se donne à soi-même. On parle trop. Il faut apprendre et réfléchir. La réflexion veut du silence » [2].
Plus loin il ajoute : « Un livre lu deux fois en vaut quatre lus une fois. Mais il faut souhaiter que ce livre soit le meilleur des quatre. L’idéal d’une bibliothèque de prêt serait d’être 1° une source de renseignements pratiques, 2° un moyen de choisir les bons livres. » Et choisir par soi-même est le fait de l’homme instruit.
Cherchant à distinguer les bibliothèques modernes et actives, de celles que beaucoup désignent comme dépôt ou cimetière de livres, « uniquement occupées à conserver des reliques d’un passé plus ou moins mort ». Eugène Morel propose de désigner par librairie publique les bibliothèques publiques prenant au sérieux « leur fonction d’information vivante, leur service social » [7].
Eugène Morel a des lignes étonnantes pour dire l’importance d’un fonds de livres toujours renouvelé pour attirer les lecteurs. Il s’en prend aux bibliothèques qui gardent des livres qui encombrent les lieux. « Le livre n’est pas comme le vin qui gagne en vieillissant. Il est comme un habit qui se démode et qui s’use, il vit et meurt. » Tout le monde ne sera pas d’accord avec ces affirmations. Il faut surtout comprendre, malgré tout, les échos très modernes des affirmations de Morel. Il veut que les livres soient neufs, colorés et surtout renouvelés. Morel n’est pas contre les vieux livres. Il est contre les bibliothèques qui ne proposent que cela. « Portez vos livres neufs ! Usez vos livres ! » s’exclame-t-il. Il rejoint l’idée de Ranganathan : un livre est fait pour être lu. Il est donc normal qu’il s’use. Mais il est surtout important de faire une offre de livres sans cesse renouvelée pour garder ses lecteurs.
Pour cela, la bibliothèque doit avoir un budget qui lui permet de renouveler son fonds. En diminuant les crédits d’une bibliothèque, on supprime donc la bibliothèque elle-même.
Eugène Morel se rebelle souvent dans ses travaux contre ces bibliothèques qui conservent et ne savent faire que cela. Il cite les Heures d’Anne de Bretagne, sous clef, dans une armoire – et que nul n’a le droit de voir. Or une bibliothèque, « c’est des livres qu’on lit ».
Dans un article au titre explicite, « Les machines au secours de la bibliographie » (Revue du livre, Cahiers no 1, novembre 1933, E.Morel conseille l’utilisation de la machine à ficher. En 1910, il avait déjà défendu le bibliophote, mis au point par Paul Otlet, procédé mécanique permettant de multiplier les fiches de catalogage.
Eugène Morel, alors président de la section documentation du Comité international des bibliothécaires, participe activement à la création d’une Fédération française des offices de documentation qui devient, en 1931, avec l’action de Jean Gérard, l’UFOD. Cette dernière joue un rôle déterminant dans la reconnaissance de la documentation en France.
Eugène Morel aborde avec une grande lucidité les problématiques liées à la propriété. Il provoque son lecteur avec des formules chocs : « Un livre digne d’être lu est digne d’être acheté, dit Ruskin. Je dirais plus : il est digne d’être volé. »
Plus sérieusement, il évoque les vols et les dégradations des livres et les façons pour s’en protéger : le prêt, le bon marché et l’habitude, celle d’être honnête ! Il faut tenter de comprendre le vol quand il n’est pas l’acte d’un voyou qui le revend. Le livre peut être volé car il plaît ou par strict instinct de propriété. Morel rappelle l’anecdote du visiteur qui prie son hôte qui lui fait visiter sa bibliothèque de lui prêter un livre. « Non répond l’hôte car un livre prêté n’est jamais rendu. Ainsi tous ceux que vous voyez là sont des livres prêtés ! »
Un livre peut disparaître parce que le lecteur n’ose le rendre car il l’a dégradé. Dans ce cas, il faut lui rappeler ce professeur de physique content quand un élève a cassé un appareil. Cela signifie qu’il s’en est servi. Il en est de même du livre appelé à s’user et à se dégrader s’il n’est pas confiné sur une inaccessible étagère !
Dans tous les cas, il faut être et apprendre l’honnêteté mais aussi penser, dans des initiatives originales, à rendre le livre accessible à tous sans vol.
« On vous prête, il faut rendre. Il faut développer l’honnêteté communiste, le respect du bien de tous, habituer les enfants à ne pas dégrader les monuments publics… ». E. Morel part du principe que le public a « comme Cartouche, une âme de brigand. C’est défendu, il prend. Vous lui confiez, il rend ! »
Mais il faut aussi développer le prêt et rendre possible l’achat : « je voudrais que toutes les facilités fussent données à l’emprunteur pour ne pas rendre les livres qui l’ont intéressé ». Vraiment le but des bibliothèques publiques est magnifiquement rempli ci cet homme qui ne lisait jamais a tellement pris le goût des livres qu’il veut les garder, et si cette femme – qui avalait deux romans par jour- en a découvert un qu’elle désire conserver !
Quant aux enfants, quel goût plus noble leur inculquer !
Eugène Morel est « d’abord un bibliothécaire dont la modernité stupéfie : les exigences qu’il propose, le souffle qu’il déploie, restent totalement d’actualité un siècle plus tard » [8] « Eugène Morel, complète son biographe, n’est point de ceux qui abaissent ou rapetissent une question, un problème si vaste soit-il ; il a bien vu que la question des bibliothèques rejoint celles de l’utilisation et du progrès même de la science, de l’éducation et de l’organisation des grandes démocraties, c’est-à-dire des nations qui vivent et qui veulent vivre… Nous sommes au centre des plus actuelles et des plus passionnantes préoccupations de l’humanité contemporaine »[1].
Nous espérons que les enseignants documentalistes si souvent préoccupés par les problématiques liées à la lecture auront à cœur de découvrir ou de redécouvrir cet humaniste plein de dynamisme et à l’écoute de tous les publics.
[1] SEGUIN, Jean-Pierre. Eugène Morel (1869-1934) et la lecture publique : un prophète en son pays. Paris : Bibliothèque publique d’information, 1993
[2] MOREL, Eugène. Bibliothèques : essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes. Paris : Mercure de France, 1909. 2 vol. (des extraits de ce document sont accessibles sur le site de Médialille.
http://medialille.formation.univ-lille3.fr/florilege/flori_3_1.htm
[3] MOREL, Eugène. La librairie publique. Paris : Armand Colin, 1910
[4] FAYET-SCRIBE, Sylvie. Histoire de la documentation en France : culture, science et technologie de l’information : 1895-1937. Paris : CNRS, 2000
[5] DAMIEN, Robert. Procès et défense d’un modèle bibliothécaire de la démocratie : l’exemple d’Eugène Morel. BBF, septembre-octobre 2000, t.45, no 5, p.35-40
[6] MOREL, Eugène. Bibliographie pratique, notes sur le congrès de l’IIB à Zurich en août 1930, lues à l’assemblée des bibliothécaires français. Chronique, Publication mensuelle de l’ABF, 1930, no 7-12, p. 154-155.
[7] DE GROLIER, Eric et Georgette. Les bibliothèques et la documentation. La documentation en France, mai 1936, no 5, p.6-18
[8] CALENGE, Bertrand. Critique de l’ouvrage de Jean-Pierre Seguin. BBF, mars-avril 1994, t. 39, no 2.
BENOIT, Gaetan. Eugene Morel : Pioneer of Public Libraries in France. Duluth:Library Juice Press, LLC, 2008
COYECQUE, Ernest. Un grand bibliothécaire français : Eugène Morel (1869-1934). Revue du livre, avril 1934, no 6, p.140-143
GROLIER, Eric de, GROLIER, de, Georgette. L’oeuvre d’Eugène Morel. Revue du livre, avril 1934, no 6, p.144-146
Eugène Morel a publié plusieurs romans dans lesquels il se soucie toujours de l’homme dans sa diversité. Donnons pour exemple Les Morfondus, La Prisonnière ou en 1904, La parfaite maraîchère, roman très simple, orné de considérations poétiques et utiles sur la culture et le forçage des légumes dans la région de Paris (déjà !)
Les pièces de théâtre sont souvent écrites en collaboration avec André de Lorde et portent sur les sujets les plus divers.